Le langage, Lost in translation, les réseaux sociaux

Je suis souvent sidérée par l’appauvrissement du langage (et du rapport au monde) qui se manifeste de façon spectaculaire sur les réseaux sociaux. Je ne parle pas seulement de la maltraitance de l’orthographe quasi généralisée mais aussi de la grammaire et de la syntaxe, du champ lexical qui se réduit à quelques onomatopées… C’est alors tout le rapport au monde qui finit par se réduire au mode binaire liker / s’indigner… Le langage est l’outil de la pensée : à langage peu élaboré pensée primitive. Je m’étonne que des marques, boutiques, restaurants ou autres positionnés sur le haut de gamme s’appuient sur des influenceurs qui poussent des cris hystériques avec trois mots de vocabulaire mal orthographiés. Ce phénomène n’est pas anecdotique. Il m’inquiète.

Mots et usages de mots. Le langage est un système symbolique qui permet d’appréhender le réel, au sens où le symbole est ce qui permet de représenter l’incomplétude, l’absence. Le sumbolon, dans la Grèce antique, désignait ce jeton d’argile coupé en deux dont chaque morceau ne vaut que par sa part manquante et dont la valeur se soutient de ce qu’il n’est pas, de cette perte. Ainsi, en représentant avec des mots, le symbolique ouvre la voie à la dimension du sens, à la part de vérité plutôt qu’à la certitude, à une exploration du phénomène humain dans ce qu’il a d’incalculable. « J’appelle poésie cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux grands ouverts, ce soleil nocturne… J’appelle poésie cette dénégation du jour, où les mots disent aussi bien le contraire de ce qu’ils disent que la proclamation de l’interdit, l’aventure du sens ou du non-sens« , écrivait Aragon.

Le registre symbolique se distingue du registre imaginaire : la signification à laquelle il donne accès n’est pas celle de l’image ou de la correspondance avec la chose. Le langage est constitué comme un système de signifiants qui se renvoient les uns aux autres ; il ne procède pas de signes qui correspondent directement à la chose. L’accès au réel n’est pas direct ; il est médiatisé par un langage.

Aussi, on ne peut que s’inquiéter d’une forme de disqualification du langage à l’œuvre aujourd’hui, au profit de la montée d’une langue pleine et référentielle, sur le mode de la nomenclature, c’est-à-dire une langue exacte, référée à l’objet. Cette « novlangue » était définie par Orwell de « langage taillé jusqu’à l’os« . Il s’agit en effet d’une langue réduite à un code fonctionnel, conçue comme un moyen de communication prétendu neutre. Cette langue technique, sans nuance, a une visée exclusivement utilitaire. Orwell désignait la novlangue comme « la seule langue dont le vocabulaire diminue d’année en année« , permettant ainsi la suppression de « l’imprécision et des nuances inutiles » de « l’ancilangue« .

A ce propos, on rappellera le projet du Cercle de Vienne au début du XXe siècle, qui, revendiquant l’héritage Galiléen, s’était attaché, dans l’idée de réaliser l’unité linguistique de la science, à promouvoir la rigueur scientifique contre la « poésie » et les représentations métaphysiques. Dans le manifeste La conception scientifique du monde, paru en 1929, l’idée avancée est que seuls, les énoncés scientifiques « purifiés des scories des langues historiques » sont légitimes pour décrire le réel. La purification de la théorie de la connaissance de tous les « détritus », pour reprendre le terme employé par l’un des représentants de ce courant, consiste dans l’élimination de tout élément psychologique au profit des éléments logiques. Ce qui est proposé est l’adoption d’un langage strictement formel : « Nous voyons que l’utilisation de la façon conceptuelle de parler nous conduit à des questions dont le traitement nous fait tomber dans des contradictions et des difficultés insolubles. Mais les contradictions disparaissent aussitôt que nous nous limitons à la façon formelle correcte de parler« .

Il s’agit là d’un assujettissement total de la réalité sensible à la rigueur du calcul. Dans ce schéma, n’existe finalement que ce qui est conforme à l’écriture mathématique qui en est faite, n’est vrai que ce qui est prouvé par la méthode expérimentale. Heidegger a montré comment la science galiléenne procède d’une telle réduction de l’étant à la quantité. En effet, pour Galilée, le grand livre de la nature est écrit en langage mathématique. Il s’agit alors d’affranchir la nature de toute dimension symbolique. Galilée a ainsi ouvert la voie à la mise en œuvre de la mathesis universalis. La vérité se conçoit alors comme l’exactitude de la représentation, c’est-à-dire l’ajustement conceptuel au résultat de l’expérience validée numériquement. Heidegger critique cette conception comme une confiscation de la vérité : « Le vrai se dérobe au milieu de toute cette exactitude« .

Marcuse repérait en 1964, dans son ouvrage L’homme unidimensionnel, les effets de la forclusion du langage fonctionnel et du déploiement d’un discours autoréférentiel : « Le langage, en devenant fonctionnel, rejette de la structure et du mouvement de la parole tous les éléments non-conformes. La structure de la phrase est abrégée et condensée de manière à ce qu’aucune tension, aucun espace, ne soit laissé. Cette forme linguistique s’oppose au développement du sens. C’est un univers du discours clos qui s’impose« .

Le film Lost in translation nous rappelle de façon magistrale cette perte qu’implique le langage, et la dimension de l’altérité qui se trouve révélée dans la parole. S’il est question de traduction dans ce film, pour des personnages en immersion dans une culture japonaise indéchiffrable à partir de nos repères et modes de pensée habituels, ce n’est pas tant de la langue que vient la difficulté de la confrontation à l’altérité. Quelque chose se perd dans la traduction, certes, et le spectateur s’amuse de l’air décontenancé du personnage de l’acteur américain venu tourner un spot publicitaire au Japon, quand les longues indications du réalisateur nippon lui sont rapportées en quelques mots par l’interprète. En effet, quiconque aura fait l’expérience, lors d’une conférence, de tenir un propos transmis à l’auditoire par un traducteur se trouve inévitablement mal à l’aise, comme dépossédé, ayant le sentiment que quelque chose de son discours se perd, et que ses interlocuteurs ne peuvent en saisir toute la subtilité. Mais le malaise vient-il fondamentalement de la traduction ? Le film vient nous rappeler que la question fondamentale n’est pas tant celle de la traduction d’une langue à l’autre. C’est la confrontation à l’altérité, et à cet impossible qui marque le rapport à l’autre, qui est en jeu. Même quand on parle la même langue, c’est à cet irréductible écart, à cette part subjective qui échappe, que l’on a affaire.

Question de traduction ? Dans notre condition d’êtres parlants, la parole n’est pas tant une question de langue qu’une question de langage. Les énoncés peuvent se traduire dans toutes les langues ; ils sont appropriables par tous. Mais la parole ne se traduit pas, elle s’entend par un autre. Et ce qui est alors en jeu, c’est l’impossible du rapport à l’autre, cet écart irréductible qui tient précisément à notre condition d’êtres parlants.

Ainsi, dans Lost in Translation, la perte qu’implique la parole ne se situe pas fondamentalement dans les scènes de traduction tournées en dérision mais se repère en suivant le cheminement d’un homme et d’une femme pris dans la difficulté de se parler, confrontés au risque de la parole, quand bien même ils parlent la même langue. Ce n’est pas au traducteur que cette perte est imputable ; c’est qu’il s’agit pour l’un et pour l’autre, chacun à leur manière, de consentir à cette perte, d’être en mesure de la soutenir.

A méditer…

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